Fri

18

Jul

2014

Témoignage d’une « réfugiée volontaire » à Hokkaido.

Hokkaido
Hokkaido

Mme Junko Honda, une mère de deux enfants, est l’une des évacuées «volontaires» qui ont fui de Fukushima vers Hokkaido (l’île du nord du Japon); elle a eu du mal à construire sa nouvelle vie avec sa famille pendant ces deux dernières années et demie.

 

Mme Honda a récemment publié cette déclaration sur Facebook, elle a été lue en séance publique pour le procès de la catastrophe nucléaire. Un certain nombre de groupes ont déposé plainte contre TEPCO dans plusieurs régions du Japon et Mme Honda est l’une des plaignants d’Hokkaido.

 

Voici le message de Mme Junko Honda de Fukushima, qui vit actuellement à Sapporo:

 

J’ai fait cette déclaration à une réunion publique des groupes de plaignants.

Cette déclaration ne vise pas à bouleverser les gens de Fukushima ni les écoles de Fukushima.

Je veux juste que les gens soient au courant de ce que nous avons eu à vivre.

Bonjour à tous,

 

J’ai vécu à Kagamiishi-Machi (Naka Doori, Fukushima) mais j’ai déménagé pour la ville de Sapporo (Hokkaido) avec ma famille après les accidents nucléaires de Fukushima.

 

Ce qui m’a décidée à quitter Fukushima, c’est que ma fille commençait à avoir des problèmes de santé.

 

Après les accidents nucléaires de Fukushima Dai ichi en mars 2011, ma fille est retournée à l’école en avril, comme élève de 3° année à l’école secondaire locale. Elle a commencé à avoir des problèmes de peau à la figure, qui ressemblaient à une Staphylococcie (syndrome de la peau ébouillantée); elle n’en avait jamais souffert auparavant.

 

J’ai été bouleversée et je l’ai montrée à un médecin; on nous a affirmé que ce n’était pas une staphylococcie (syndrome de la peau ébouillantée). Puis j’ai découvert qu’à Tchernobyl, beaucoup de gens à la peau sensible souffraient de la même chose.

 

J’ai appelé son école pour demander qu’ils cessent d’utiliser les produits locaux dans les repas de la cantine et qu’ils cessent les activités de plein air pour prévenir l’exposition aux radiations. J’ai fait la tournée des bureaux de l’école et de l’administration scolaire locale; finalement on m’a expliqué le principe de l’école: «Selon le gouvernement japonais il n’y a aucun problème pour les repas de la cantine ni pour les activités de plein air». En fin de compte j’ai juste pu convaincre le directeur de l’école de ne pas donner à ma fille le lait qui faisait partie chaque jour du repas scolaire et qu’elle ne participe pas aux activités de plein air à cause de sa peau «atopique».

 

J’ai pensé que je ne pouvais pas laisser ma fille vivre dans de telles circonstances et par la suite, mon mari et ma fille ont quitté Fukushima sans moi en juin 2011.

 

J’avais plusieurs salons de coiffure à gérer; j’ai donc décidé de fermer le salon à mon domicile et j’ai adressé mes clients à un autre établissement pour un mois. Puis j’ai suivi ma famille à Sapporo en juillet.

 

C’était un adieu brutal à mes parents, mes meilleurs amis, mes collègues, mes clients, à mes salons que j’avais mis 15 ans à établir, et à ma ville natale que j’aime toujours.

 

Je me disais sans cesse:« Pense à l’avenir de ta fille; si je pense à quoi que ce soit d’autre, je ne peux pas partir».

 

Avant de partir, j’ai rassemblé des objets à la maison, j’ai regardé d’anciennes photos des temps plus heureux avec mes enfants, quand ils étaient plus jeunes. Je ne cessais de me demander pourquoi nous devions faire celà… J’étais terriblement triste.

 

Notre nouvelle vie à Sapporo (Hokkaido) a été bien plus dure et difficile que ce que nous avions imaginé.

 

Mon mari a trouvé un travail après quelques mois, mais son salaire n’était que de 100.000 Yens par mois (725€); j’ai ouvert un nouveau salon de coiffure mais je ne pouvais pas espérer faire de bénéfice dès le début.

 

Une semaine après avoir ouvert le salon je me suis effondrée d’épuisement et tout mon corps est devenu très raide, si bien que j’ai du rester au lit une journée. En conséquence, j’ai perdu confiance en moi.

 

Mon fils étudiait dans une école privée; mais nous ne pouvions pas continuer de payer les frais et il a du cesser.

 

Ma fille devait passer les examens d’entrée au lycée à la fin de l’année scolaire; tous ces changements ont du être très difficiles à gérer pour elle.

 

Nous avons tous pleuré mais chacun cachait ses larmes aux autres.

 

Il était indispensable pour notre nouvelle vie à Sapporo que notre famille soit réunie, mais la pression et le stress nous ont épuisés mentalement et physiquement.

 

Nous avons quitté une région située hors de la zone d’évacuation de Fukushima. De ce fait nous n’avions pas droit à une indemnisation par TEPCO et nous avons du vivre avec une perte de revenu. Nos économies se sont épuisées, nous avons du vendre notre voiture familliale et annuler notre assurance-vie. Nous avons du utiliser toutes nos économies dans notre nouvelle vie pour maintenir un train de vie basique.

 

Un an après, nous avons du laisser notre maison de Fukushima dont nous payons encore les emprunts. De même j’ai du abandonner mon dernier salon de coiffure à Fukushima.

 

Les relations avec ma famille, nos amis et nos anciens voisins ont commencé à se détériorer.

 

Il devenait difficile de voir mes amis et parents à Fukushima parce que leur opinion au sujet des radiations différait grandement de la mienne.

 

Cela a été un choc pour moi d’apprendre qu’une rumeur parmi nos anciens voisins disait que j’avais du quitter Fukushima parce que mon entreprise était un échec.

 

La situation m’était si douloureuse que je ne pouvais m’empêcher d’appeler TEPCO et de crier rageusement au téléphone; mais je regrettais à chaque fois à cause de la douleur que j’avais causée à la personne à l’autre bout de la ligne.

 

En dépit de ma situation à Sapporo, j’ai senti que si nous n’avions pas pu faire face nous mêmes, nous aurions été ignorés par le gouvernement Japonais qui étouffe les accidents de Fukushima et couvre TEPCO.

 

J’ai accepté des interviews à la radio et à la télévision, ce que je n’avais jamais fait auparavant. J’ai aussi pris la parole à des manifestations au sujet de mon expérience d’avoir quitté Fukushima. J’ai fait tout ce que je pensais pouvoir faire. J’ai aussi participé à des manifestations s’opposant à la réouverture des centrales nucléaires.

 

J’ai aussi rejoint le groupe qui tente de monter une procédure pénale contre 33 personnes impliquées dans les accidents nucléaires, y compris la haute direction de TEPCO au moment des accidents, ainsi que certaines personnes que je pense impliquées dans la couverture des événements; c’est le « Fukushima Nuclear Complaints and Accusation Group».

 

Nous avons eu du mal à survivre mais j’ai continué à travailler fébrilement et à rester active.

 

Dans le même temps j’étais tellement en colère et triste que je dormais mal, pensant à tout ce que nous devions traverser.

 

Je sentais que je devais rire en public, sinon j’allais à l’effondrement, mais j’étais toujours en train de pleurer au fond de mon coeur.

 

Deux ans et demi ont passé depuis que nous avons quitté Fukushima, ma vie est devenue plus facile et je suis maintenant capable de rire franchement. Toutefois, je crois qu’à cause de mon âge il ne me sera vraisemblablement pas possible d’avoir une vie aussi sûre que celle que j’avais auparavant à Fukushima.

 

Je me méfie encore profondément du gouvernement japonais et de TEPCO.

 

Les examens de la thyroïde organisés pour les enfants par le gouvernement progressent si lentement que j’ai emmené ma fille faire un bilan privé; on m’y a informée que le nombre de kystes de sa thyroïde a augmenté depuis l’an dernier.

 

Le médecin m’a affirmé qu’«il n’y a pas de problème», mais je ne m’en sens pas mieux.

 

Récemment j’ai eu l’impression que la plupart des gens à Sapporo, qui avaient d’abord écouté mon histoire, on changé d’attitude envers nous. Ils semblent penser que la situation à Fukushima a été résolue puisque le sujet est rarement abordé dans les émissions nationales ou locales.

 

J’ai aussi l’impression que la plupart des gens à Sapporo ne veulent plus nous écouter, maintenant que 3 ans ont passé depuis les accidents.

 

Je crains que cela ne provoque une accumulation de problèmes dans l’avenir.

 

Certaines personnes ont du quitter Fukushima ou d’autres régions sans leurs mari pour différentes raisons; et parmi mes amis il y a au moins 4 de ces couples qui ont divorcé depuis les accidents.

 

Certaines familles se sont divisées à propos de l’impact et des conséquences des accidents de Fukushima; cela a provoqué de cruelles disputes menant parfois tragiquement au divorce.

 

Cependant, j’ai décidé de ne plus pleurer car ma tristesse et ma colère ont un impact négatif sur moi et sur mes proches.

 

Pourquoi ai-je décidé de quitter Fukushima ? J’ai décidé de quitter Fukushima parce que je voulais protéger mes enfants.

 

Je ne veux plus pleurer; je veux plutôt agir plus et rire plus.

 

Je crois que cette expérience m’a rendue plus forte.

 

Cependant je ne peux pardonner au gouvernement japonais ni à TEPCO.

 

Ils ont pris notre vie normale, ils camouflent les accidents nucléaires et beaucoup d’enfants restent exposés aux radiations.

 

Le gouvernement et TEPCO vont dans la mauvaise direction et je pense que si nous, adultes, ne tentons pas de changer leur attitude et leur comportement, alors qui d’autre protégera nos enfants?

 

Junko Honda

mars 2014

 

Depuis la catastrophe nucléaire en 2011, selon le rapport du gouvernement japonais, plus de 310 000 personnes ont quitté Fukushima et d’autres régions avoisinantes en raison des dommages du tsunami et de la crainte du rayonnement.

À Hokkaido, le nombre officiel de personnes évacuées est de plus de 2600 (http://tasukeaijapan.jp/?page_id=11505), mais ce nombre serait plus élevé si il comptait ceux qui ne sont pas enregistrés ou sont originaires du Kanto.(Le Kanto est la province au sud de la préfecture de Fukushima et qui englobe Tokyo)

Ceux qui ont quitté, venant de la province de Fukushima ou d’autres régions, des zones qui ne sont pas considérés comme des zones d’évacuation sont appelés « Jisyu-Hinansya » (Les évacués volontaires) et ils n’ont généralement pas droit au soutien du gouvernement.

 

(Truduction par Vivre apres Fukushima http://www.vivre-apres-fukushima.fr

Read the article in French on the website 

Read in Japanese/ in English

 

 

 

Write a comment

Comments: 0